Sortir du cadre: le surtout de Pierre Bonnard

Texte de Rachel Vincent-Clarke, Assistante aux Communications et à la Collection, Collection d’Arts Visuels de l’Université McGill

Figure 1. Pierre Bonnard, Surtout, c. 1902, bronze sur plaque de marbre. Don de Regina S. Slatkin BA'29. Collection d'arts Visuels de l'Université McGill.

Figure 1. Pierre Bonnard, Surtout, c. 1902, bronze sur plaque de marbre. Don de Regina S. Slatkin BA’29. Collection d’arts Visuels de l’Université McGill.

Ayant chevauché les 19ième et 20ième siècles, le style pictural à la fois intimiste et enchanteur de l’artiste français Pierre Bonnard (1867-1947) aura oscillé entre la figuration et l’abstraction; le mouvement nabi[1] et l’affranchissement de tout courants artistiques; la simplicité des moments joyeux et la sensibilité de leurs nuances. C’est d’ailleurs cette vacillation entre diverses allégeances artistiques qui a assuré l’étendue de son succès. Or, si le public connait l’œuvre de Bonnard de par ses tableaux aux motifs familiers et aux couleurs vibrantes, peu savent qu’il s’est également adonné à la sculpture. Je ne lui aurais moi-même jamais soupçonné cette vocation secondaire si ce n’avait été de mon implication auprès de la Collection d’arts visuels de McGill qui, s’avère-t-il, compte parmi ses objets d’art une rarissime relique de cette brève parenthèse dans la carrière du célèbre peintre. Secret bien gardé de la communauté McGilloise, l’œuvre – un imposant surtout de table en bronze représentant une scène de parc (Fig. 1) – est exposée dans le bâtiment maire de la Réserve Naturelle Gault, au pied du Mont Saint-Hilaire. Alors que nous célébrions le mois dernier le 73ième anniversaire de décès de Bonnard, j’ai profité de l’occasion pour effectuer une incursion dans son univers en examinant les circonstances ayant donné naissance à cette sculpture ainsi que celles qui ont menées une édition de celle-ci jusqu’à nous.

Bonnard, peintre-sculpteur ou sculpteur à ses heures?

Figure 2. Pierre Bonnard (1867-1947). "Ambroise Vollard avec son chat", vers 1924. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

Figure 2. Pierre Bonnard (1867-1947). “Ambroise Vollard avec son chat”, vers 1924. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

La sculpture a souvent été la maîtresse des grands peintres français. Motivés par un infini désir de peaufiner leur pratique, bon nombre d’entre eux, dont Daumier, Degas, Renoir et Gauguin, se sont tournés vers ce médium afin de façonner, littéralement, leur conception de l’espace et du matériel. Sculpteurs à temps partiel, on dit qu’ils ont fait évoluer la sculpture parce qu’ils ne la connaissaient pas.

Dans le cas de Pierre Bonnard, cette quête de perfectionnement artistique a débuté de manière anodine, en milieu de carrière, catalysée par la simple curiosité d’explorer une nouvelle technique. Humble, il doutait même de la pertinence de cette démarche en déclarant dans une lettre adressée au peintre Maurice Denis «je me suis lancé dans la sculpture, mais je ne sais pas encore si mon produit a le moindre intérêt ». C’est aux environs de 1902, alors qu’il ne se consacrait encore qu’à temps perdu à la modulation de menus objets et figures, qu’il fut approché par son ami et occasionnel partenaire d’affaires Ambroise Vollard[2] (1867-1939) (Fig. 2) pour la réalisation d’un objet décoratif : un surtout de table coulé en bronze.

Figure 3. Pierre Bonnard, La baignade au Gand-temps, Vivette, Roberrt et deux autres enfants. Photographie. Musée d'Orsay, Paris.

Figure 3. Pierre Bonnard, La baignade au Gand-temps, Vivette, Roberrt et deux autres enfants. Photographie. Musée d’Orsay, Paris.

Il donna à ce dernier la forme d’un cadre ovale qu’il orna de petits êtres, d’animaux, de feuillages, de fleurs et de bassins d’eau. Là, comme dans sa peinture, il prit la vie pour thème avec comme principale source d’inspiration une photographie de ses neveux et nièces jouant dehors dans un décor champêtre (Fig. 3). Pour l’historienne de l’art Agnès Humbert, «il est surprenant que Bonnard ait pu donner au bronze un aspect suave et souple, voisin de celui qu’il conférait à ses ouvrages peints. Toute question de matière et de couleur mise à part, les deux techniques dissemblables éveillent en nous des émotions voisines et c’est là, sans doute, un des miracles inexplicables dus au génie d’un grand artiste. ». La forme conférée par Bonnard à ce surtout, soit celle d’un ovale vide en son centre, fait écho à l’imagerie du cadre, autre élément qu’il a souvent évoqué en peinture par l’illustration de portes, de fenêtres, de miroirs ou encore de contours servant à délimiter les extrémités d’un canevas (Fig. 4).

Figure 4. Pierre Bonnard, Fenêtre ouverte sur la Seine, 1912, huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de Nice.

Figure 4. Pierre Bonnard, Fenêtre ouverte sur la Seine, 1912, huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de Nice.

Le croquis original du surtout de Bonnard, intitulé L’Olympe (c.1902) se trouve au Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris (Fig. 5). À l’exception de deux surtout, tous les bronzes de l’artiste sont posthumes. On retrouve aujourd’hui des exemplaires de l’œuvre au Chicago Art Institute, au Musée D’Orsay, ainsi que dans quelques collections privées.

L’héritage d’une McGilloise

Après avoir assimilé la singularité de la sculpture sur laquelle je me penchais, je me suis interrogée sur les circonstances expliquant sa présence à l’Université McGill. Il se trouve que, comme c’est le cas pour la majorité des œuvres de la CAV, la réponse à ce questionnement est tirée du parcours extraordinaire d’une diplômée et généreuse bienfaitrice de l’institution.

Figure 5. Pierre Bonnard, L'Olympe, c. 1902, fusain sur papier.Hôtel Drouat,

Figure 5. Pierre Bonnard, L’Olympe, c. 1902, fusain sur papier.Hôtel Drouat,

Regina S. Slatkin (1907-1999), BA’29, était une critique et spécialiste d’art copropriétaire de la galerie newyorkaise Modern Master Tapestries. Avec son mari Charles E. Slatkin (1907-1977), elle collectionnait, commissionnait et marchandait une sélection de dessins, toiles et sculptures d’artistes de renommée internationale, nommément Pablo Picasso, Robert Motherwell, Frank Stella, Leonard Baskin, Roy Lichtenstein, Joan Miró et bien d’autres. En 1954, ils firent l’acquisition du plâtre original du surtout de Bonnard auprès de la descendance d’Ambroise Vollard avec pour objectif ultime la production de nouveaux exemplaires de la sculpture destinés à la vente. Ambitieux, ils souhaitaient réaliser 30 copies du surtout. Au bout du compte, seules 12 furent fabriquées par la fonderie Valsuani, dont plusieurs « hors-séries » qui ont été remises à des membres de la succession de l’artiste. Les Slatkin ont conservé deux surtout : un pour leur résidence principale et un pour leur maison de campagne.

Figure 6. Lorne Gales, Sans titre, 1982, photographie. Archives de la Collection d'arts visuels de l'Université McGill.

Figure 6. Lorne Gales, Sans titre, 1982, photographie. Archives de la Collection d’arts visuels de l’Université McGill.

Après le décès de son mari et la fermeture de leur galerie, Madame Slatkin a entrepris de faire don de plusieurs des œuvres dont elle disposait à la collection d’art de son alma mater. Soucieuse de trouver un endroit sécuritaire ou le surtout de Pierre Bonnard pourrait à la fois embellir l’Université et profiter à la communauté étudiante, elle a d’abord invité le recteur de l’époque, David Lloyd Johnston (1941-), à venir passer le weekend à sa résidence secondaire d’Essex à New York afin d’y examiner l’œuvre de plus près et de discuter de son avenir (Fig. 6). S’en est suivi une correspondance au terme de laquelle la Réserve Naturelle Gault, dont le paysage et les activités rappellent la scène de jeunes s’épanouissant en pleine nature du surtout, fut désignée comme nouvelle demeure de l’œuvre – un véritable clin d’œil à la démarche créatrice de l’objet.

Pour en apprendre davantage au sujet des œuvres de la Collection d’arts visuels de l’Université McGill et rester à l’affut de nos activités, je vous invite à assister à notre visite guidée hebdomadaire, à consulter notre site web (www.mcgill.ca/vacollection) et à suivre la page Instagram des collections rares de la bibliothèque McGill (@McGill_rare).

Pierre Bonnard, Surtout, c. 1902, bronze sur plaque de marbre. Don de Regina S. Slatkin BA'29. Collection d'arts Visuels de l'Université McGill.

Bibliographie

Archives from the McGill Visual Arts Collection

Humbert, Agnès. La Sculpture contemporaine: au Musée national d’art moderne de Paris,1954.

Pingeot, Anne, Pierre Bonnard, and Musée d’Orsay. Bonnard Sculpteur : Catalogue Raisonné. Paris: Musée d’Orsay, 2006.

Rabinow, Rebecca A, Douglas W Druick, Maryline Assante di Panzillo. Cézanne To Picasso: Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde. Metropolitan Museum of Art Publications. New York: Metropolitan Museum of Art, 2006.

Rewald, John, Pierre Bonnard. New York: Museum of Modern Art, 1948.

Smith, Roberta. Regina Slatkin, a Specialist in Art, Dies at 92, The New York Times, 1999. Retrieved from: https://www.nytimes.com/1999/11/30/arts/regina-slatkin-a-specialist-in-art-dies-at-92.html

Unknown Author, Charles E. Slatkin, A Fine Arts Dealer And Museum Scout, The New York Times, 1977. Retrieved from:

https://www.nytimes.com/1977/07/26/archives/charles-e-slatkin-a-fine-arts-dealer-and-museum-scout.html

[1] Le mouvement nabi était un mouvement artistique postimpressioniste d’avant-garde qui visait à se débarasser de la contrainte imitative de la peinture en prônant un retour à l’imaginaire et à la subjectivité.

[2] Ambroise Vollard était un marchand d’art, collectionneur, galeriste, auteur et éditeur français reconnu pour son avant-gardisme en matière d’art moderne. Il est crédité pour avoir révélé au public le travail de certains des artistes les plus marquants de son époque, notamment Paul Cézanne, Vincent Van Gogh, Paul Gauguin, Henri Matisse et Pablo Picasso.

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