Une conversation avec François Vincent, peintre-graveur

Texte de Rachel Vincent-Clarke, Assistante aux Communications et à la Collection, Collection d’Arts Visuels de l’Université McGill

François Vincent, Série Kim no.2, 1990, huile sur panneau. Don de M. Bram Garber

En consultant récemment une liste d’œuvres d’art acquises par la Collection d’arts visuels (CAV) de l’Université, je suis hasardeusement tombée sur le nom d’un artiste qui ne m’est que trop familier: François Vincent – mon oncle! Il se trouve effectivement que l’une de ses toiles, intitulée Série Kim no.2 (1990), a été offerte à McGill en 1998 par Bram Garber (1918-2011), un homme d’affaire, philanthrope et collectionneur d’art de renom. Enthousiasmée par cette heureuse découverte, j’ai entrepris de planifier une entrevue avec l’artiste dans le but d’en apprendre davantage au sujet de son parcours et de sa pratique. Nous nous sommes donc réunis, François et moi, un mercredi matin à l’aube dans un café de quartier que nous fréquentons régulièrement afin de discuter d’art et d’actualité.

Peintre-Graveur montréalais reconnu de par sa manipulation magistrale des couleurs et des ombres ainsi que pour son rôle de pionnier de l’estampe contemporaine au Québec, notamment au sein du collectif Atelier Circulaire, les œuvres de François Vincent sont largement diffusées au Canada et à travers le monde (Argentine, Canada, Espagne, États-Unis, France, Japon, Portugal). Ici au Québec, elles sont collectionnées par plusieurs institutions muséales telles le Musée des Beaux-Arts du Québec, le Musée d’art contemporain de Montréal et le Musée des beaux-arts de Sherbrooke.

 

Savais-tu que la Collection d’arts visuels de l’Université McGill détenait l’une de tes toiles et que cette dernière avait auparavant appartenu au collectionneur Bram Garber?

Non, je ne savais pas du tout que l’une de mes toiles se trouvait à McGill. C’est une agréable surprise pour moi! Je suis également honoré d’apprendre que l’œuvre a appartenu à Monsieur Garber. Son imposante collection d’art canadien comprenait bon nombre d’artistes pour lesquels j’éprouve le plus grand respect – Marc-Aurèle Fortin, Stanley Cosgrove, Clarence Gagnon, Jean-Paul Lemieux et Jean-Paul Riopelle pour en nommer quelques-uns.

 

Quel est le parcours qui t’a mené à devenir artiste? As-tu suivi une trajectoire conventionnelle?

Une trajectoire conventionnelle… Oui et non. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé dessiner. Le fait de pouvoir parler de la troisième dimension par le biais de la deuxième dimension est quelque chose qui me fascine, m’obsède même, depuis l’enfance. Par contre, avant de me consacrer professionnellement à l’art visuel, j’ai fait un bref détour par la linguistique en complétant un baccalauréat à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Au terme de cette formation très enrichissante, j’ai réalisé que la dimension artistique me manquait. Je suis retourné à l’école afin de me réorienter vers les Beaux-Arts et d’obtenir un second diplôme, en arts plastiques cette fois. Au cours des années suivantes, j’ai réalisé quelques stages et travaux d’estampe au Québec ainsi qu’en France aux côtés de Ronald Perreault et de François-Xavier Marange.

 

Bien que ton travail présente toujours une certaine notion de représentation ou de forme, Kim no. 2 date d’une époque où tu t’adonnais davantage à la figuration qu’à l’abstraction. Comment ta pratique artistique a-t-elle évolué depuis cette époque? 

En sortant de l’université, je me suis laissé guider par mes propres intuitions, introspections et intérêts personnels. Je n’ai pas adopté de posture conceptuelle ou théorique à laquelle me fidéliser, du moins pas consciemment. Cela dit, j’ai eu l’opportunité d’enseigner le dessin et la peinture à de jeunes scénographes en formation à l’École Nationale de Théâtre du Canada, chose que je fais maintenant depuis près de quarante ans. Par ce truchement, je me suis beaucoup intéressé à la notion de dessin d’observation. Ça m’est apparu comme une pratique très salutaire que je conserve encore aujourd’hui. C’est possiblement par celle-ci, qui s’exprime principalement dans des carnets d’esquisses, que l’on pourrait tracer un certain chemin évolutif dans mon travail. En me dédiant au dessin de façon régulière et constante, j’ai eu l’occasion de transformer et redécouvrir ma pratique, ma façon de représenter les choses. Cette dernière, tout en restant déterminée par les paramètres de l’observation, tels que le poids des choses, les jeux de lumière et les proportions, est devenue davantage inspirée par la mémoire, l’imaginaire et les possibilités du médium. Au fil du temps, j’ai peu à peu construit une représentation plus singulière qui, en se détachant de la photographie, s’est acheminée vers des tableaux plus abstraits. Cela dit, je crois que mes œuvres ne sont jamais complètement sans fil conducteur. Il existe continuellement une sorte de référence à une narration, même si celle-ci ne découle souvent que d’une progression minimaliste de formes géométriques ou encore d’effets d’ombre et de lumière.

 

Pourrais-tu m’en dire davantage sur la série Kim? As-tu des souvenirs précis en lien avec la production de cette œuvre?

Je me souviens très bien de ce corpus de peinture. Je travaillais alors avec des modèles féminins et masculins que je photographiais et mettais au carreau avant de les rendre en peinture – Kim était l’une de ces modèles. L’œil de la lentille comme principale source d’observation, et la permanence de la photo qui en découlait, me permettaient d’obtenir des résultats assez épatants en ce qu’ils allouaient une forme d’objectivité. Derrière cette démarche, il y avait également toujours une intention secondaire: celle de trouver une certaine dimension qui ne relevait pas nécessairement du réel. J’essayais d’atteindre une espèce de seconde perspective. C’est d’ailleurs pour cette raison que certains des effets de lumière et de couleurs ne sont pas toujours rationnels dans le tableau. En observant Kim no.2 aujourd’hui, je perçois une certaine hybridité : le résultat d’une démarche fort rigoureuse, se voulant objective à certains égards, combinée à une expérimentation des possibilités offertes par le médium de la peinture.

 

Après avoir priorisé la peinture pendant quelques années, tu sembles faire un retour à l’estampe… Comment expliques-tu cela?

Figure 2 François Vincent dans un atelier parisien, 2019, photographie numérique.

J’ai en quelque sorte renoué avec l’estampe lors d’un séjour à Paris l’hiver dernier. Je réalisais alors une résidence d’artiste dans le cadre du programme de bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec et l’atelier que je fréquentais en était un de gravure. En rentrant à Montréal, j’ai poursuivi dans cette tendance en reprenant le chemin de l’Atelier Circulaire, que je fréquente depuis ses débuts et où j’ai la chance de travailler avec une maître imprimeure. Je redécouvre la beauté et les possibilités multiples de cette pratique aux dimensions quasi rituelles et artisanales.

 

Tu travailles toujours sur une foule de projets en même temps. Qu’est-ce qui t’enthousiasme le plus en ce moment?

J’ai la chance d’avoir beaucoup de projets, en effet.

Figure 3 François Vincent, La lumière lente 4, 2020, eau forte sur papier.

D’abord, je finalise cette semaine un décor de théâtre pour Les trois sœurs d’Anton Tchekhov – adaptation française et mise en scène par le remarquable René Richard Cyr. C’est une pièce qui s’interroge sur le sens de la vie et la quête d’exaltation, deux enjeux humains qui ne se démodent pas. J’y ai travaillé de concert avec une équipe débordante de talent, d’envergure et d’imagination – un réel privilège. Ensuite, je mets également en place, en collaboration avec un ami scénographe, un projet de maquettes en trois dimensions à partir de certains de mes travaux. Je passerai en quelque sorte de la deuxième à la troisième dimension, soit l’inverse de ce que j’ai l’habitude de faire. Dans le cadre de cette initiative, je souhaite également explorer les effets de lumière et de son. Enfin, et par-dessus tout peut-être, la gravure m’enthousiasme beaucoup! Je revisite actuellement le paysage, un mode de représentation plus figuratif, avec une série de gravures à l’eau-forte intitulée La lumière lente. Au travers de cette initiative, j’explore de nouvelles avenues du point de vue technique et j’obtiens des résultats absolument épatants… S’il est vrai que les artistes ont souvent un grand besoin de reconnaissance – ça semble faire partie du cocktail – je crois que c’est véritablement le bonheur de la démarche créatrice qui demeure le plus gratifiant.

Cette entrevue a été retravaillée et condensée à des fins de clarté.

Pour plus d’information sur le peintre-graveur François Vincent, je vous invite à consulter son site web et à suivre sa page Instagram.

La pièce de théâtre Les Trois Sœurs sera à l’affiche du 3 au 28 mars prochain au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal.

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